Ancienne souche de châtaignier entourée de nouvelles repousses dans la forêt

Article #1 : Accompagnement en forêt

Frédéric Vinolo

Accompagner en forêt : quand la nature entre dans ma pratique de thérapeute Gestalt

Introduction

13h51. La forêt : une ressource d'une grande richesse pour les accompagnements (1) en individuel et en équipe. Dans une première partie, j'explorerai ce que la forêt permet dans les accompagnements en coaching d'équipe. La deuxième partie de cet article porte sur les bénéfices de l'accompagnement en forêt en thérapie individuelle.

L'effet naturel de la forêt en coaching d'équipe

En coaching d'équipe, il est très fréquent pour moi d’accompagner en dehors de l’entreprise. Dans les objectifs de missions, le besoin est présent de faire sortir les équipes de l’entreprise pour aider à la prise de recul, et pour faciliter les rencontres dans l’équipe et entre les équipes. Également dans un objectif de bien-être : les lieux choisis pour les séminaires sont souvent des beaux endroits soignés, proches de la nature et tournés vers l’humain. Dans les formats standard de ces séminaires - qu’il y ait ou non un parc dans le lieu d’accueil - c’est souvent pour moi l’occasion de proposer en début, en milieu et/ ou en fin de journée, des moments de recentrage autour de la respiration et du retour au corps. Dans ces moments de pratiques corporelles, nous prenons le temps de ralentir, de clarifier nos pensées et de nous réaligner. Afin que les équipes que j'accompagne - et moi-même dans ma pratique - soient disponibles à ce que nous allons travailler dans les séquences suivantes. Ou simplement pour nous sentir plus libres, et apaisés.

Avec certaines équipes, je propose à l’intérieur d’un séminaire des temps dédiés spécifiques, dans lesquels nous allons chercher la forêt comme ressource. J’aime proposer cette forme d'atelier, qui permet tout d’abord de se mettre en mouvement pour aller vers la forêt. Puis, de trouver un espace pour explorer une des thématiques du séminaire. Et enfin, de prendre le temps de revenir vers l’entreprise et vers le lieu du séminaire, pour continuer d’intégrer et ouvrir sur la suite avec l’équipe. Dans ces propositions-là - qui peuvent être très variées et qui se construisent avec la cliente (2), et souvent avec l’équipe - j’ai remarqué plusieurs éléments distinctifs et qui sont caractéristiques de ce qu'apporte en plus l'environnement de la forêt. Ce que je pourrais appeler « l’effet naturel de la forêt. »

Les trois « R » : Ralentir, Respirer, se Ressourcer

Il est un premier effet naturel de la forêt dans ce moment d’entrée et d’aller vers, dans la marche de mise en mouvement vers et dans la forêt. Le groupe se déploie dans l'espace. J’accompagne l'équipe vers un endroit que nous choisirons ensemble. Dans ce moment, il se produit généralement un premier ralentissement, une première mise en fluidité, une première transformation dans la disponibilité de chacun vers soi, vers les autres et vers l’environnement que représente la forêt.

Ce n’est pas de la magie : c’est du concret. C’est un mouvement que moi, j’accompagne. C’est aussi dans la manière dont je tiens le cadre et que je fais les propositions durant cette première « promenade » d'entrée dans la forêt, que certains des membres du groupe - ou l’ensemble du groupe - trouvent une manière de ralentir, de respirer plus pleinement, d’ouvrir leurs perceptions corporelles à soi, aux autres et à la forêt. Peut-être pour goûter différemment leurs éprouvers ? En tout cas, je constate fréquemment une différence entre la réceptivité et la disponibilité (3) de l’équipe au moment où nous quittons le lieu de séminaire, pendant la marche, au moment où nous avons choisi l’endroit qui sera celui où nous allons travailler et après notre retour dans le lieu du séminaire.

La forêt métaphorique et le mouvement pour revenir dans le corps

Il existe ensuite un deuxième élément spécifique et caractéristique qu'apporte la forêt. En plus de ce premier effet apaisant, la forêt apporte une certaine facilité et une certaine spontanéité qui permet d'accompagner les personnes à revenir dans leur corps – dans le sens holistique du terme (4)[tête + cœur + corps]. A se rendre disponible différemment, avec elles-mêmes, avec les autres, et avec leur environnement qui est la forêt. Cet élément, c’est aussi l’espace projectif que la nature et la forêt proposent. Dans le référentiel de valeurs qui est le mien, l’humain fait partie de la nature. Dans notre culture, nous avons chacune et chacun vécu une histoire différente avec la forêt. Dans la construction sociétale des milieux dans lesquels j’évolue, les enfants - qu'ont été mes clientes et mes clients - ont grandi avec une certaine représentation de la forêt. Elle s'est construite dans leurs promenades, dans les contes pour enfants, dans ce que l’école et nos parents nous ont appris de la forêt. Nous avons tous en nous une construction imaginaire et/ ou expérientielle de la forêt. Nous avons une construction symbolique de ce que la forêt représente dans nos imaginaires.

Je trouve très simple et accessible, dans les coachings que j'accompagne, de proposer - aux personnes qui sont réceptives à mes demandes et qui souhaitent s’engager à répondre à cette question - de choisir un arbre, un lieu, un son, un élément de cette forêt, qui va servir d’initiateur au travail qui se fera par la suite avec l’équipe. Ce fil projectif de l’imaginaire va pouvoir être proposé par cette personne - via mon intermédiaire - au reste du groupe : c’est peut-être le début d’une expérimentation ou d'une histoire qui va se construire en commun. Une expérience qui va être vécue en commun, et qui va construire du commun pour cette équipe. Bien entendu, tout cela peut exister dans un parc ou dans une salle de séminaire : la forêt offre simplement une richesse projective plus vaste, plus riche et plus nuancée.

– Exemple client (1) – Coaching d'équipe -

Nous marchons depuis 10 minutes et nous arrivons à un croisement en étoile dans la forêt. Je demande si une des personnes de l'équipe que j'accompagne voudrait choisir le chemin sur lequel nous allons continuer, en se laissant sentir ce qui l'attire et en partageant cela avec l'équipe. Premier élément de tension pour l'équipe : ce ne sera plus vraiment un choix du groupe, car une ou plusieurs personnes vont être volontaires. Comment accepter pour l'équipe que ce choix individuel sera le bon choix pour les autres ? Au-delà de ce que cette dynamique peut ouvrir de dialogue, de frustrations ou de joies partagées ou non, la personne qui a choisi explique dans ce cas : « J'ai envie de ce chemin-là. Il y a plus d'arbres dans cette direction, le chemin est plus sombre. Cela correspond à ce que je vis en ce moment avec l'équipe : de la difficulté et de l'incertitude. » Quel cadeau ! Quel cadeau pour moi qui vais avoir l'occasion de proposer ensuite à toute l'équipe d'explorer cela sur l'étape suivante : qu'est-ce qui fait ombre ? Quels éléments ne sont pas fluides pour chacun dans l'équipe telle qu'elle se vit aujourd’hui ? Et quel cadeau pour l'équipe : quelqu'un a osé parler de ses doutes. Je fais l'hypothèse à ce moment-là que cette personne est un point d'émergence du champ et qu'elle porte une thématique qui résonne pour plusieurs personnes dans l'équipe. La suite de la journée permettra d'explorer et de traverser ces ombres qui étaient présentes au sein de l'équipe, dont nous avions parlé avec la cliente en préparation du séminaire et dont l'occasion de travail nous est fournie par un membre de l'équipe, à l'occasion d'une demande d'ouverture projective avec la forêt.

La créativité dans un espace ouvert et riche, en respectant le vivant

Le troisième élément, qui découle presque de l'élément précédent, c’est la créativité. Dans un séminaire classique, nous construisons en amont - ma cliente et moi - les moments de créativité dans lesquels l’équipe va pouvoir construire ensemble quelque chose autour de l’objectif du séminaire. Nous décidons des protocoles, nous prévoyons l’opérationnel de cette créativité : la logistique des feuilles de papier, de la pâte à modeler, les Playmobil, les Lego, les peintures, les pouf – qui serviront à s’asseoir dehors pour chanter... Tout cela fait partie du travail de préparation, en amont : ces matériaux et ces outils seront disponibles sur le lieu du séminaire quand nous en aurons besoin. Et il nous arrive souvent d'improviser à partir de cela, tant la surprise et l'émergence font partie de ce que je propose.

Ici, la forêt ouvre un espace beaucoup plus riche - et plus humble aussi - pour la créativité. Les éléments présents offrent de la richesse, mais aussi des contraintes spécifiques : construire avec des branches mortes est peut-être moins évident que dessiner sur une feuille. Et cela peut-être combiné : nous pouvons peindre sur de grandes feuilles accrochées aux arbres. La forêt est aussi un espace dans lequel je peux pleinement m’appuyer sur l'environnement pour demander à l’équipe de prendre sa responsabilité, à l’endroit même du choix de ce qu’ils vont construire, du « comment » ils vont construire, et « avec » quoi ils vont construire. Je sollicite non seulement leur imaginaire du « quoi » et du « comment, » mais aussi le « avec quoi. » Je ne propose plus seulement des pinceaux pour peindre ensemble une fresque, par exemple. Je leur demande de choisir les matériaux qu'ils vont utiliser pour construire la fresque dans la forêt.

Et dans le respect de la forêt. Il ne s’agit pas de piller les branches d'un arbre, ni ses feuilles, ni d’abattre de jeunes arbres pour construire un tipi, par exemple. Il s’agit de construire ensemble, en respectant les idées de chacun, et en puisant dans ce vivier qu'est l'équipe, en utilisant dans la forêt ce qui y est utilisable dans le respect de l’environnement. Cette notion du respect de l’environnement est déjà présente dans une salle de réunion, mais elle vient s'ancrer encore plus profondément dans la forêt, car elle ouvre sur le respect du vivant et de la nature. L'élargissement que la forêt permet à cette dimension de l'environnement, permet de manière simple et puissante de ré-intégrer l'environnement au sens large dans la perspective de l'équipe et donc de l'entreprise.

Assimilation de l'expérience, ensemble

Le dernier élément que la forêt apporte dans cette proposition de pratique, c’est le temps de l’assimilation. Dans un travail en salle de séminaire, je prévois un temps d’assimilation - comme tant d’autres Coachs - afin que les personnes qui ont participé à l’activité puissent commencer le travail d’engrammage et d'assimilation. Cela peut prendre plusieurs formes, en fonction du sujet exploré et de l’objectif du séminaire. C’est généralement une pratique corporelle, dans un mouvement lent et de respiration : un voyage imaginaire, un rêve éveillé et guidé, une marche déambulatoire... « Je me souviens » : le partage de moments forts que chacun offre au groupe, en « se souvenant avec les autres » des moments saillants.

Ce qu'amène de différent cette proposition en forêt, c’est que ce temps d’assimilation est « contraint » par la marche du retour. Cette contrainte du cadre offre la liberté et la richesse d'un temps d'assimilation en mouvement. Un moment dans lequel chacun peut assimiler à sa manière et à son rythme, en restant en contact avec ses collègues et dans le cadre apaisant de la forêt. Là encore, mon rôle est d’accompagner et de guider cette marche de retour dans la direction de l'assimilation. Cette marche de retour, et ensemble, participe pleinement de l’activité. Je ne fais rien d'autre qu'accompagner et de tenir la lenteur, la respiration et le mouvement respectueux du corps, afin que l'assimilation soit facilitée. Je propose parfois des mots que j'ai captés pendant l'activité du groupe. Chacune et chacun pourra alors, s'il le souhaite, partager avec le groupe à son tour. Il nous reste ces moments privilégiés « d'être ensemble, » avant de revenir au lieu de résidence du séminaire : nous en profitons pleinement pour rester dans la vibration de ce que nous venons de vivre ensemble. L'expérience de chacun a été différente, et s'est néanmoins vécue avec le groupe. Il est important pour moi (5) de laisser cela vibrer encore dans le mouvement ralenti de la marche, afin que l'intégration puisse se faire en délicatesse.

L'accompagnement thérapeutique

Le contrat et la demande sont différents en coaching individuel et encore plus différents en accompagnement thérapeutique. L’accompagnement en coaching individuel en forêt apporte des éléments similaires à ce que je vais décrire dans la suite de cet article pour la thérapie. Je n'accompagne néanmoins pas mes clients de coaching individuel dans les mêmes profondeurs qu'en thérapie. Le contrat n'est pas celui-là et nous n’avons surtout pas le temps d'explorer correctement durant les séances de coaching, ce qui serait une manière respectueuse du temps de la thérapie. J'accompagne ce qui émerge, aussi en coaching : je m'autorise à accueillir les émotions quand elles sont présentes et il m'arrive de mentionner qu'un sujet qui revient sur plusieurs séances serait peut-être opportun d'être exploré en thérapie. Mais le coaching s'exprime dans une autre dimension temporelle. Et le contrat qui nous engage mutuellement mes clients et moi, est un contrat de coaching, cadré dans le temps et avec un objectif individuel souvent lié à une posture en entreprise.

Que ce soit en coaching individuel ou en accompagnement thérapeutique en forêt, nous retrouvons les quatre éléments que j'ai décrits plus haut pour les groupes : La manière dont la forêt permet le ralentir. L’outil projectif exceptionnel qu'est la forêt. Le magnifique support de créativité que permet la forêt. Et ce temps du retour, qui favorise et qui constitue déjà une première partie de l’assimilation, en post-contact de la séance.

Deux éléments sont plus spécifiques à l’accompagnement individuel qui, sur ces points, me permettent d’aller plus loin en thérapie, accompagnant un travail plus profond et qui s'inscrit sur un temps plus long.

Une autre dimension spatiale de la relation entre client et accompagnant

La forêt permet d’ouvrir un autre horizon dans la relation entre la cliente et l'accompagnant que je suis, dans mes pratiques en individuel, en coaching et en thérapie. Dans les lieux où j'accompagne habituellement, il y a généralement de l’espace qui permet de se lever de nos chaises et de bouger. La conformation de la pièce peut être modifiée en séance et permettre ainsi d’expérimenter un mouvement plus ample. Je propose souvent de quitter nos fauteuils, simplement pour changer de perspective. Le mouvement facilite également un certain retour au corps. Que ce soit pour la cliente d'expérimenter seule, ou bien avec moi, ma présence à ses côtés permet l'exploration de ces mouvements en présence.

Cela conduit à des prises de conscience corporelles : quelque chose fait obstacle ? Empêche la fluidité ? Rend certains mouvements spécifiques difficiles ou impossibles ? Nous pouvons explorer cette fixité, y apporter de la nouveauté et éventuellement la traverser après quelques séances, si la cliente est prête et le souhaite. Et pouvoir vivre en conscience cette fixité en n'étant plus seule, en étant en ma présence et accompagné, est déjà un endroit de transformation en soi. Je n'ai donc pas besoin de la forêt pour proposer du mouvement à mes clientes : l’espace de mes ateliers suffit, et permet souvent une forme de mouvements plus intime. Le lieu clos propose une forme de protection. L'espace n'est pas ouvert : il est contenant. Le hasard et la surprise des rencontres tiers existe peu.

Explorer la relation et le contact dans un espace ouvert et changeant

C’est là le premier élément qu'offre la forêt : je peux y proposer à une cliente d’explorer comment l’environnement peut faire contenant, alors même qu’il est ouvert. Nous avons quitté l'endroit habituel et rassurant de l'atelier : il n’y a pas de mur dans la forêt. Notre relation de confiance - qui s'est construite durant les séances précédentes - reste présente. Mais elle n'est plus contenue par les murs de l'atelier qui sont familiers. Cela peut proposer à la cliente du « comment goûter à l'ancrage » et « au socle de la confiance de notre relation, » en dehors d'un lieu clos familier. La forêt est un espace naturel, peuplé d’autres êtres vivants - les arbres, les oiseaux, les insectes, parfois des sangliers ou des biches - plutôt rarement – d'autres êtres humains. C'est un espace où le bruit et d’autres êtres humains sont aussi présents. Nous pouvons explorer cela ensemble, en sortant de cet espace presque sanctuarisé de l’atelier.

Comment les problématiques que nous explorons ensemble s’expriment dans un espace ouvert ? Cela permet progressivement d'ancrer qu’il peut exister de la sécurité également en dehors du cabinet. Que cette sécurité ne dépend pas du lieu : elle dépend de la personne, qui aura construit un socle de sécurité redevenu suffisant pour elle. A partir de ce socle, elle pourra interagir avec moi de manière créative, dans l'espace ouvert de la forêt.

C’est le deuxième espace de différence avec l’atelier : je peux être en mouvement, et ailleurs que dans le face-à-face de mon atelier. En cabinet, je propose déjà le mouvement et le « être ensemble autrement qu'en face à face. » Dans la forêt, nous marchons ensemble côte à côte, pour aller vers les espaces qui inspirent la cliente. Un premier élément : nous sommes ensemble et nous pouvons facilement nous différencier. Nos rythmes ne sont pas forcément les mêmes et il n'y a pas forcément d’accordage. La cliente conserve sa liberté de choix à chaque instant : le fauteuil n'est plus là pour faire contenant et appuis. Si le besoin en est, il faudra aller chercher de l’appui sur un arbre, ou avec moi. Un deuxième élément, notre interaction se passe dans un cadre ouvert et changeant, vivant et qui apporte des surprises.

Quand j'accompagne dans mon atelier, je propose des choix à mes clientes et mes clients en me basant sur l'observation phénoménologique de ce que je vois chez eux, de ce qu'ils proposent au monde et qui fait figure pour moi. C'est leur choix ensuite de s'appuyer sur mon observation pour explorer cela, ou de continuer sur autre chose. « Je vois que vous parlez vite aujourd'hui. » « Ce sujet revient dans la séance : cela fait plusieurs fois que vous l'évoquez. » « Je vois que vous hausser les épaules en me disant cela. » « je vois ce qui me semble être une émotion sur votre visage. » Ces exemples illustrent ces émergence que je souligne et que la personne en séance peut choisir « d’attraper » ou non. Cela orientera alors la séance.

Ce choix devient encore plus concret dans la forêt. Nous pouvons choisir de rester sur le chemin, de quitter le chemin, d’aller vers un arbre, de contourner un arbre, de nous arrêter pour écouter un chant d’oiseau, ou des glands qui tombent... Tout cela est du ressort de la cliente ou du client, que j'interroge. Tout cela peut se vivre dans la co-construction. Nous ouvrons alors ensemble cet espace de manière vraiment claire.

Le champ Inviter des personnes extérieures à venir participer symboliquement

Et puis il y a l’environnement au sens large, ce que la Gestalt appelle : le champ. Il est dans ma pratique de proposer et de convoquer des situations extérieures de l’environnement. « Tiens, si nous devions faire venir dans la pièce cette tour que vous mentionnez, qu’est-ce que ça pourrait être ? » La cliente peut choisir de convoquer ce lieu, ce bâtiment qu'elle a évoqué et d’orienter cette présence sur un objet de la pièce : un coussin, un fauteuil, un stylo, un Playmobil. La même chose peut être proposée avec des personnes extérieures. (6)

Ce qu'apporte la forêt c'est que, là où nous invitons en atelier des personnes extérieures en personnalisant des éléments du mobilier - une chaise, un coussin, une poupée, un dessin sur une feuille de papier - dans la forêt, ce sont des êtres vivants et vibrant sur lesquels nous nous appuyons. Un arbre peut servir à inviter une personne en séance. L’espace d’un sous-bois, autour d’un rocher, peut devenir un espace de réunion et de rencontre pour la cliente qui avait des difficultés à exprimer quelque chose d'important pour elle à son manager ou à son équipe. Un bosquet d'arbres peut facilement jouer le rôle d'un groupe de personnes. Ou encore, une clairière peut représenter le foyer familial et permettra peut-être à la cliente de s'ouvrir de son mal-être et de ses difficultés vers cette famille symbolique.

Dans la forêt, ce qui fait différence pour moi, dans mon ressenti d’homme et d'accompagnant, c'est que ces éléments projectifs sont vivants et interconnectés. Cela permet de descendre plus profondément dans le travail vibratoire, et dans celui de la collaboration et de l’interconnexion. Nous travaillons encore plus à la frontière organisme-environnement, avec un environnement peuplé d'êtres vivants. (7) La cliente n’est plus exclusivement dans sa relation à moi. Elle est aussi au contact de ce groupe de pigeons qui vient de s’envoler, de cet oiseau qui chante à tue-tête depuis tout à l’heure, du bruit des voitures, qu’elle remarque un peu plus loin, quand nous approchons de l'orée de la forêt.

Le champ et les éléments du vivant

Pour terminer, ce qu’apporte la forêt, c’est une richesse supplémentaire de la perspective du champ - en terme gestaltiste - qui est nourri par des éléments de la nature. Le champ est déjà présent pour moi dans mon atelier : les fenêtres ouvrent sur des arbres, qui changent au fil des saisons, ou sont portés par le vent quand il y a du vent. Nous entendons les oiseaux chanter si j'ouvre les fenêtres. Un camion qui passe dans la rue fera assez de bruit pour que nous l'entendions. La fenêtre ouverte vers l’extérieur, dans le champ de mon atelier, nous connecte à autre chose de l'extérieur. Et il n'y a que deux êtres vivants dans la séance : ma cliente et moi.

Je ne propose pas ici d'entrer dans une définition de ce qu’est le champ. Mon intention est de souligner que, dans la forêt, nous sommes au contact d'éléments différenciés du vivant. Cela me permet d'accompagner dans la matière et dans l'incarnation, aussi au contact avec des formes non-humaines du vivant. Je constate de manière générale une tendance sociétale au détachement du vivant. Ce qui pour moi est toxique n'est pas bénéfique pour les autres : nous sommes des humains, homo sapiens et mammifères. C’est dans cette conviction personnelle profonde - qui s’appuie sur mon vécu corporel que je n’existe pas en dehors de la nature, qui est de l’environnement, que j'existe au contact de cet environnement – que j’accompagne mes clients. J’existe dans la séance à leur contact : je suis Frédéric, qui est un homme, un père, un accompagnant, un Coach, un thérapeute, un amoureux, un chanteur, un artiste... Toutes ces dimensions-là coexistent de moi. Quand la séance se déroule dans la forêt, je suis aussi cet « Être animal » qui vit au contact des arbres, des oiseaux et de la Nature, dans l'instant présent. Dans cette indissociabilité organisme / environnement - si chère à la grille de lecture Gestaltiste - je propose aussi dans la forêt à mes clients, cette rencontre étendue avec le vivant. La possibilité d’aller exister dans un environnement plus naturel et plus riche que celui de la salle de séminaire, de mon atelier de coaching, ou de mon atelier de thérapie.

La Joie et ma conclusion

Je viens de partager ce que sont pour moi les différents éléments qui caractérisent la forêt dans les accompagnements que je propose. En plus de l’espace de ressourcement et de bien-être que la forêt représente pour moi en tant qu’homme et en tant qu’accompagnant, j’ai gardé pour ma conclusion un dernier espace de merveilleux que je trouve dans la forêt : le plaisir et la joie. Quand je suis dans la forêt, je suis plus largement connecté à la nature. C’est quelque chose qui m’appartient et je le porte déjà dans mes ateliers, dans les salles de séminaire ou quand je suis dans les entreprises où je coache à Paris ou ailleurs. Je reste connecté à la nature qui vibre quelque part en moi.

Et il est plus aisé pour moi de vibrer à cet endroit-là quand mes pieds foulent l’humus ou le chemin dans une forêt. Je constate que la nature des sujets abordés ne change pas. La forêt est aussi un endroit où les équipes peuvent déplier les difficultés, le difficile, le mal-être, le manque de fluidité inter-relationnel, les tensions qui règnent dans le groupe de travail. Et les envie, les projets, l'énergie de vie qui existe dans l''équipe. A nouveau, la présence des arbres, les interruptions par un chant d’oiseau, par le bruit d'un gland qui tombe, par un champ de fougères qui frémit dans le vent, permettent de reconnecter à la simplicité et à l’humilité de ce que la vie propose. Il ne s’agit pas d’atteindre le feu d’artifice de ce qui pourrait être un chant harmonieux final de l’équipe dans une salle de séminaire. Il s’agit au contraire, dans le pépiement d’un oiseau, dans le passage d’un groupe de corbeaux, dans le ciel ouvert ou dans le murmure du vent dans les branches, de rencontrer peut-être la simplicité du nourrissant, de ce que l’environnement a à proposer d’humble, et à la fois de merveilleux, quand nous sommes ensemble dans la forêt.

Dans mon expérience avec les personnes que j’accompagne, la forêt permet plus facilement aux équipes et aux individus de connecter aux merveilleux de « l'ordinaire – extra. » Et avec ce merveilleux, au plaisir et à la joie qui - assez souvent - accompagnent cette connexion.

– Exemple client (2) – les surprises en accompagnement thérapeutique en forêt –

Les surprises. J’ai souvenir de ce châtaignier, rencontré avec un client. C’est l’automne. J’accompagne un client - un homme - dans la forêt. Il choisit d’aller vers un châtaignier qui a retenu son attention. Je ne connais pas ce châtaignier : c'est un endroit de la forêt que je fréquente depuis peu d'habitude. Quand nous arrivons au pied de ce châtaignier, qui est gorgé de bogues de châtaigne prêtes à tomber, nous prenons conscience ensemble que ce n’est pas un châtaignier unique. En réalité, cet arbre magnifique - qui a attiré l’attention du client et vers lequel il a souhaité s’avancer - est constitué de repousses, qui doivent avoir entre 25 et 30 ans. Des repousses qui ont jailli à partir d’un large tronc qui avait été abattu, il y a longtemps. La racine en est pourrie en son milieu : l'arbre initial n'existe plus. Il est recouvert de terre. Mais, dans toute la lisière de cette ancienne racine en forme d'un grand « C » - qui doit faire 2 m de diamètre - ont grandi des repousses. Peut-être une douzaine ou une quinzaine de repousses, qui forment désormais un arbre qui mesure 25 m de haut et qui est chargé de châtaignes. Je ne détaillerai pas ce que cette surprise a ouvert pour la thématique de ce moment thérapeutique. Mais cette surprise ouvre une perspective nouvelle : nous pensions aller vers un arbre, et les sujets de la finitude, du renouveau, des fins de cycles et des débuts de cycle, de la floraison à partir des racines, s’invitent. Cela ouvre une voie d'exploration nouvelle à déplier pendant la séance, à ce moment-là.

La Nature

C’est pour moi du merveilleux : les surprises. La forêt permet aussi ce qui existe déjà en atelier : connecter au merveilleux de la simplicité, et au merveilleux des surprises, dans la délicatesse et la douceur. C’est ce qui pour moi fait aussi la différence : chaque fois que j’amène un groupe, une équipe, une cliente ou un client dans la forêt, nous avons l’occasion de nous reconnecter au fait que la nature n’est pas seulement douce. La nature est la nature : elle n’a pas d’autres intentions que de continuer à perpétuer la vie. Parfois, des arbres meurent. Avec les saisons, les feuilles mortes tombent des arbres. Certains pigeons sont mangés par des renards ou par des chats. La mort, et la fin des cycles font parties intégrantes de cet environnement. Dans les accompagnements en forêt, les cycles des saisons sont notamment très présents. Ils permettent aussi de reconnecter à une forme cyclique du vivant. Nous nous connectons à cette délicatesse, à cette finesse, à cette douceur qui existent dans la manière dont une feuille de fougère se déploie, dans la manière dont un arbre vient au contact de ses congénères par ses racines, mais aussi par ses branches et ses feuilles dans la canopée. Dans la manière dont les champignons s’installent en colonie sur un tronc qui a été abandonné par les bûcherons. Tout est juste dans la forêt. Cela peut provoquer de la tristesse, de la joie, de la colère, et tout est juste. Cela ouvre une dimension existentielle profonde, dans la capacité ou non d’accepter de vivre dans un environnement où des situations ne dépendent pas de moi. De manière à me recentrer sur ce qui dépend de moi dans la situation actuelle, et ce qui passe par mon corps et permet une décision : celle que je ne prends pas quand je suis agi par de l’archaïque. Ou celle que je prends en conscience quand j'ai redéployé ma créativité. En chemin vers une nouvelle liberté, et une certaine forme d’autonomie.

Notes de fin :

  1. (1)Je suis basé dans l'ouest parisien et j'accompagne pour ma part dans les forêts autour de la ville de Saint-Germain-en-Laye. Et il m'arrive de visiter d'autres forêts avec mes clients de coaching, quand les séminaires sont organisés dans d'autres espaces. Le parc du château de Saint-Germain-en-Laye est également un endroit facilement accessible où j'accompagne certains clients en thérapie individuelle, sur certaines séances.
  2. (2)Je fais le choix de parler tout au long de l'article de « ma cliente, » au féminin. Il s'agit pour moi d’utiliser une forme générique qui couvre la réalité de « mes clientes et mes clients. » En français, la forme générique aurait dû être au masculin. J’ai eu envie de prendre le contre pied de la règle de la langue. J'ai choisi la forme féminine car je ne voulais pas être discriminant, mais je ne voulais pas non plus répéter la formule ci-dessus à chaque fois. Il me semble que cela rend la lecture plus légère. Je ne voulais pas non plus utiliser l'écriture inclusive, car je trouve que cela alourdit également la fluidité de la lecture - « clients.tes. » J'ai donc choisi que le féminin serait pour moi dans ce texte la forme générique. Je reçois des hommes, des femmes et des personnes qui ne souhaitent pas se définir sur le sujet du genre. J’ai besoin d’utiliser les mots de la langue française dans cet article : je fais le choix de parler de « ma cliente. » J'espère que les lectrices et lecteurs ne m'en tiendront pas rigueur.
  3. (3)Sur ce sujet, se reporter notamment à l'art japonais du « Daishizen, » qui nous apprend comment être en relation avec la forêt - et les espaces naturels de manière plus générale - non plus simplement avec le corps, mais avec le plus profond de notre Être. Ref. : « Daishizen, » Nicolas Chauvat, Editions Jouvence. D'autres livres similaires parlent également « d'un effet vibratoire de la forêt » sur les êtres vivants, et notamment sur les humains. L'écosystème de la forêt augmenterait la fréquence vibratoire des matériaux dont nous sommes constitués, amenant naturellement un effet de détente.
  4. (4)Le corps, dans le sens holistique du terme. Le corps est un ensemble unifié et interconnecté entre les différents éléments qui nous constituent, dont les quatre principaux sont : la tête – l'imaginaire, le cognitif, le spirituel et les mots – le cœur – les émotions, l'empathie et ce qui nous relie aux autres de manière affective – le corps – le corps biologique, sensible et sensitif – et le mouvement – la kinesthésie, ce qui nous permet de sentir où et comment se trouve notre corps par rapport à l’environnement et comment les différentes parties de notre corps bougent les unes par rapport aux autres.
  5. (5)Je pourrais rentrer ici dans plus de détails pour nourrir Pourquoi et comment la forêt est une ressource pour moi, en tant que personne, en tant qu’accompagnant et dans ma pratique. Je propose au lecteur de se référer à mes livres, dans lesquels j'explique cela par les exemples de certains de mes vécus en forêt. [https://www.thebookedition.com]
  6. (6)Dans les cas où nous invitons symboliquement des personnes extérieures, je ne demande jamais à mes clients de convoquer des personnes décédées. Je peux proposer à la cliente d’inviter des personnes vivantes de manière symbolique. Et cela fonctionne également avec des personnes décédées, mais nous le faisons alors avec le souvenir que la cliente conserve d'elles, quand elles étaient vivantes. Il ne s’agit aucunement de « convoquer les morts. » Il s’agit au contraire de pouvoir exprimer quelque chose aux vivants qu’ils ont été. De pouvoir vivre dans de la nouveauté, une situation avec les vivants qu’ils ont été. Dans tous les cas, nous prenons soin après ces expériences-là de laisser repartir ces personnes dans leur dimension. Nous ne convoquons pas les morts : les morts sont morts et il est important pour moi qu'ils le restent.
  7. (7)Cela se retrouve de manière encore plus spécifique et puissante dans le travail thérapeutique facilité avec les chevaux. Dans cette rencontre à trois, l'être senscient qu'est le cheval – ou la harde – est un accompagnateur précieux et puissant pour le thérapeute et la cliente. Il permet des expérimentations profondes et uniques dans la relation et les ressentis. Ce sera l'objet d'un autre article à venir.
Frédéric Vinolo